L'étranger

Publié le par collectif

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Il ne s'agit pas ici, de premiers pas dans ceux d'Albert Camus, d'une littérature de l'invention mais une rencontre avec la vie. La vie des Autres, d'Autres que soi-même.

Cette matinée commença par un court road movie entre Douai et Montigny, le temps relativement incertain semblait offrir un peu de lumière. Quelques rayons de soleil gratifiaient notre cheminement bavard et impatient. Caroline et moi avions rendez-vous avec Madame Delporte. Je dissimulais mal une certaine appréhension, nous échangions quelques mots souvent éloignés du propos et de l'enjeu de notre rencontre...

"Bonjour Madame, nous sommes attendus par Madame Delporte."Un peu d'attente et pour moi, le sentiment de pénétrer les lieux. A l'inverse de Caroline, tout ici est nouveau pour moi : les sons, les odeurs, les couleurs...Nous nous enfilons dans les couloirs, Madame Delporte nous explique que l'établissement est en travaux, notamment la réfection des sols. Nous croisons pour la première fois, le technicien, suspendant le temps de notre passage, sa pose de linoléum.

Dans le bureau, je remarquai de suite l'aquarium. Je n'ai pourtant aucune attirance particulière pour les poissons mais la lumière de ses eaux compensait l'assombrissement de la baie vitrée en vis-à-vis, ouvrant sur un jardin arboré. La météo nous privait déjà des rayons matinaux.

Assis, après les présentations d'usages, j'ai surfé sur le flot d'informations que me communiquait Madame Delporte. Il me semblait ne pas tout saisir, je me noyais quelque peu...Une seule évidence, Madame la Directrice est un moulin, non à parole mais à enthousiasme, je me suis senti porté. Avant même que nous ayons exprimé quelques mots, caroline et moi n'étions plus dans l'hypothèse de ce que l'on pourrait faire mais dans - Le que faisons-nous ? -initié par Madame Delporte.

Je ne pouvais qu'acquiescer à la proposition de découvrir les lieux et surtout les enfants, il fallait que le discours "prenne visage". Aujourd'hui encore, à la veille de commencer, j'ai hâte d'être dans le vif de l'atelier, d'être au coeur des enfants pour que le temps de la parole passe.

Puis, des couloirs, à nouveau une suspension de pose, en extrémité des portes, des serrurres aux trousseaux musicales, un aspect carcéral : quelle idée me prenait, il est évident que pour la sécurité des enfants les lieux doivent être clos...Dans l'entrebâillement, la première vision est une jeune enfant les mains entravées dans le dos par un harnais de cuir blanc. Une main se pose alors sur mon avant bras: "C'est pour qu'elle ne se mutile pas, il y a quelques jours, elle a failli s'arracher la cornée." Sous la poigne de Madame Delporte, que dire ? Je ne voyais pas, je ne comprenais pas...Je répondais déjà aux sourires d'une autre enfant, d'autres enfants. Nous étions l'élément perturbateur.

J'avais le sentiment abusif d'être au coeur des regards, que les enfants attendaient quelque chose de moi qui donnerait sens à ma présence mais rien. Je me sentais comme un étranger qui cache par le sourire son incapacité à parler la langue du pays. Je me jurai d'apprendre pour ne pas rester sans voix.

Je n'avais pas l'aisance, la capacité de paroles et de réponses de mes compagnons de visite. J'étais l'halogène, la pièce rapportée, celui qui ne savait pas. J'avais eu beau me dire : "je sais ce qu'est un IMA, un enfant handicapé", je me prenais la porte de l'ignorance dans la figure. Non, je ne pouvais pas savoir, même deviner, il fallait me résoudre à apprendre, regarder, écouter et oser.

Une autre porte, cette fois, nous imprimons de nos premiers pas le rouge du linoléum. L'on fixe un rendez-vous pour une prochaine rencontre...Au revoir ! Le ciel était gris perle, je venais de prendre une leçon de vie..Il neigeait.

                                                                                                                                Yann Stenven, professeur d'Arts Plastiques
                                                                                                                                 photographie Y.S " vue de Scarpe" 2007
 

   
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Fabrice Levy-Hadida 19/09/2007 17:38

salut yann,
j'ai été touché par ta présentation...étranger... hâte que ça commence...
à bientôt Fabrice